Témoignage de Chloé

Chloé est la soeur d’une jeune femme atteinte de TCA aujourd’hui rétablie, elle nous raconte son parcours.

Peux-tu te présenter succinctement et nous dire quelle relation tu as avec la personne de ton entourage qui a connu des TCA ?

Je suis aujourd’hui une femme de 33 ans, je travaille en tant que serveuse par choix, pas juste comme un boulot alimentaire, après un cursus en psycho clinique suivant le BAC et une école de ciné plus tard dont je suis sortie diplômée et bien dégoûtée du milieu artistique. Je dirais que je suis une gentille névrotique fonctionnelle parce que j’ai suffisamment d’humour pour ça, et ça me va.
Ma petite soeur a été anorexique plusieurs années pendant l’adolescence, nous avons 2 ans et demi d’écart. Nos relations ont toujours été bonnes, autant dans l’enfance qu’aujourd’hui, bien que comme vous pouvez l’imaginer ça a été compliqué pendant les années où elle était malade.


Peux-tu nous faire part du moment où tu as su que cette personne avait ces troubles ? Comment l’as-tu vécu ?

Les troubles, comme souvent, sont apparus progressivement, au départ comme un simple régime, puis un régime de plus en plus sévère. Je dirais que j’ai pris conscience qu’il y avait un problème à proprement parler quand je l’ai vu essuyer le beurre de ses haricots verts de façon à peine voilée, à table, bien que je fus trop sidérée pour prendre vraiment la mesure et y accoler le terme exact d’ « anorexie mentale» ou même de « TCA », et aussi parce qu’elle ne me parlait plus beaucoup ni souvent, alors que d’habitude on jouait, on échangeait, on avait même notre alphabet secret, ce genre de truc.
J’ai mieux réalisé quand notre mère est venue me parler quelques jours ou semaines plus tard pour me dire qu’elle pensait qu’il y avait un problème sérieux, qu’elle a prononcé le mot « anorexie » et qu’elle m’annonçait avoir pris rendez-vous dans une clinique pour en avoir le coeur net, me laissant au passage plusieurs dizaines de pages de documentation sur l’anorexie mentale, un sentiment de soulagement que quelque chose soit dit et pris en charge, et une sorte de poids tout de même, parce que ça faisait beaucoup pour une ado de 16 ans d’entendre tout ça en quelques minutes.


Peux-tu retracer dans les grandes lignes le parcours d’accompagnement de cette personne ?


Je considère avec le recul que ma soeur a été plutôt bien prise en charge. Institutionnellement, sa clinique de référence (Institut Montsouris) a fait un boulot correct, du moins pour ce qui concerne leurs locaux, moins sur leurs recommandations : j’ai notamment souvenir d’un placement désastreux dans un établissement de la région lyonnaise, sur leurs conseils. Ma petite soeur a fait pas mal d’aller-retour institution-maison en fonction des contrats de poids qu’elle remplissait ou non. Cela a duré plusieurs années.
C’est principalement notre mère qui a été l’instigatrice et le soutien du parcours de soin, qui discutait avec les équipes, et qui a permis la sortie de l’anorexie, en prenant finalement la décision de se séparer de notre père. Dès lors, les choses sont allées de mieux en mieux. Même si ma soeur a eu encore besoin d’un accompagnement un certain temps, sa relation à la nourriture s’est nettement améliorée et elle est assez rapidement passée en hôpital de jour, et y a commencé une reprise de scolarité.

Comment tu situais-tu face à cela ?


Longtemps, passive en réalité, j’avais beaucoup de mal à saisir la réalité froide de l’institution, et ce qu’il pouvait s’y tramer. Je considère aussi que je n’ai pas été bien informée, par l’institution surtout, mais par ma mère parfois aussi, de ce qu’il se décidait ou de comment ça se décidait. Tout cela se produisait de plus pendant ma propre adolescence et j’avais clairement envie d’échapper à toutes ces difficultés et de trouver ma voie, d’explorer mes envies humaines normales pour cet âge. En tant que proche non légalement responsable parce que mineure, j’ai souvent eu le sentiment de ne pas être pleinement voire pas du tout considérée.
J’ai vécu un revirement et une bien meilleure capacité à faire face au réel et à ma capacité d’agir dessus lorsque notre mère a décidé la rupture d’avec notre père, ça a libéré pour moi beaucoup de parole, de parole vraie et autorisé l’idée même de faire des choix, de ne plus être forcément passive.


Qu’est-ce qui t’a aidé, toi aussi, à traverser cette période ?


Mes amis beaucoup, le plus souvent de façon totalement inconsciente : je ne leur demandais pas d’aide directement, je me servais des bons moments vécus avec eux pour m’accrocher à l’idée que tout n’était pas totalement dégueulasse dans l’existence. Bien évidemment, ce n’était pas toujours très sain parce que beaucoup de choses étaient passées sous silence : j’ai fais pas mal d’abus de produits licites comme illicites, ça jouait comme soupape de décompression.
Même si elles finissaient rapidement et qu’au total il n’y a eu que quelques séances, les thérapies familiales m’ont aidé à accéder à un peu de parole et surtout à prendre conscience que j’avais bien plus à dire que je ne me l’avouais ou n’étais même capable d’y penser. Je considère encore aujourd’hui que c’est un outil qu’il faut impérativement essayer en cas de problème psychique grave, un individu n’est pas une île isolée du reste du monde, jamais.
Et finalement notre mère, après qu’elle a décidé de la séparation conjugale ; j’ai eu enfin le sentiment d’être vue et entendue, parce que pour moi c’était clairement notre père qui foutait des tabous partout, tout le temps.


Et aujourd’hui, avec ces années de recul, que gardes-tu de ton expérience comme proche ayant connu quelqu’un ayant des TCA ?


Un profond soulagement que l’histoire se soit bien terminée, qu’elle soit terminée, une vraie gratitude pour tous ceux qui ont contribué à ce qu’elle le soit. Mais aussi une certaine colère, parce que je considère n’avoir pas été aidée en tant que proche, pas vraiment incluse alors que tout ce qui se produisait arrivait à ma famille et donc à moi aussi. En découle une certaine incompréhension que je formulerais ainsi à la face des tous les niveaux structurels possibles (familles, institutions – psy, scolaire -, la société dans son ensemble) : comment voulez-vous qu’on aide l’autre quand on n’est pas aidé soi-même ?
Je sais aussi que même si cette expérience appartient au passé, elle aura marqué ma vie et remodelé tout un rapport aux autres, au monde, à moi-même. Ce qui est très bien comme ça, visiblement, il y en avait besoin.


Un dernier mot à ajouter ?


Viva la résolution !

Vous pouvez retrouver sur ce lien le témoignage de Françoise, mère de Chloé et de la jeune femme.

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