Témoignage de Françoise

Françoise est maman d’une jeune femme atteinte de TCA aujourd’hui rétablie. Elle nous raconte son parcours de proche et les étapes par lesquelles elle est passée au travers de la maladie de sa fille.

Françoise, peux-tu te présenter succinctement et nous dire quelle relation tu as avec la personne de ton entourage qui a connu les TCA ?

Je suis maman de 6 enfants, 9 petits-enfants et un arrière petit-enfant. Je me suis mariée à 20 ans, j’ai divorcé à 31ans et ai eu une 2e union qui a duré 23 ans. J’ai toujours eu une activité professionnelle avec pas mal de responsabilités et donc par définition assez chronophage. J’ai un niveau de formation Bac +5 et ai fait le choix d’exercer en profession libérale comme consultante RH depuis l’âge de 45 ans.

Peux-tu nous faire part du moment où tu as su que cette personne avait ces troubles ? Comment l’as-tu vécu ?

La prise de conscience a été progressive et rétrospectivement, je me suis souvent demandé comment j’avais pu, aussi longtemps, ne pas faire de lien entre des choses que je voyais séparément et que je ne reliais pas entre elles. Par exemple :

  • le malaise qu’avait ressenti ma fille pendant une colo en été que d’habitude elle adorait et dont elle était revenue désenchantée
  • le signalement que m’avait fait un traiteur chinois qui lui préparait le déjeuner du mercredi
  • la tristesse permanente de ma fille
  • les premiers comportements très bizarres à table

J’ai fait le lien quelques mois plus tard, à l’issue d’une réunion avec ses profs qui m’ont dit qu’elle pleurait souvent à l’école et qu’ils avaient l’impression qu’elle allait mal. C’est à ce moment-là que j’ai vraiment compris et je me souviens qu’en rentrant à la maison, j’en ai parlé à ma fille et lui ai demandé si elle avait régulièrement ses règles. Ce à quoi elle m’a répondu « mais non, ça fait six mois que je n’ai plus mes règles », j’ai instantanément compris et nous avons pris rendez-vous le lendemain à l’Institut Montsouris. Je m’en voulais de ne pas avoir compris plus tôt mais quand je repense à notre parcours, je mesure encore la difficulté que j’avais à comprendre que le chemin allait être long. Je considérais que comme pour n’importe quelle maladie, il y avait « des choses à faire » pour guérir et que si on faisait tout cela, les choses allaient rentrer dans l’ordre. J’analyse cette période comme celle de l’ignorance de ce qu’est réellement l’anorexie mentale et le point culminant de ma propre résistance.

Peux-tu retracer dans les grandes lignes le parcours d’accompagnement de cette personne ?

L’état de ma fille était tel que le premier rendez-vous avec le psychiatre ne laissait guère de place à l’optimisme et il était assez clair que l’hospitalisation devenait rapidement inéluctable, ce qui fut le cas. La première hospitalisation fut pour moi comme un cataclysme, accompagné d’un sentiment d’échec et de révolte. Le plus compliqué a été d’accepter le protocole de soins et notamment la séparation liée au contrat de poids. La douleur infligée ainsi par ce protocole a, pendant longtemps, été un obstacle à me situer sur un autre registre que le registre affectif et la peur permanente que suscitait son état de santé m’empêchait de réfléchir sereinement. Dans un premier temps, l’accompagnement que proposait l’hôpital à travers le contrat de poids me semblait d’une cruauté infinie et par ailleurs j’avais beaucoup de mal à supporter que quelqu’un sache mieux que moi ce qui était bon pour mon enfant. Nous avons tenté une thérapie familiale qui a été un échec complet et qui n’était pas du tout adaptée à notre problématique collective de par les troubles de la personnalité du père. Je considère que l’équipe soignante a fait une erreur majeure en nous proposant ce parcours qui a fait perdre beaucoup de temps ; j’ai eu le sentiment que la thérapie familiale avait été proposée avant qu’il ne soit établi un diagnostic, même grossier, du fonctionnement familial qui aurait permis d’identifier mieux et plus rapidement ce qui n’allait pas.

Par ailleurs, j’ai eu assez souvent le sentiment que l’équipe médicale n’était pas en capacité d’adapter ses comportements en fonction des interlocuteurs, de leur niveau de compréhension de la situation et de leur capacité intellectuelle à progresser sans la connaissance d’une part et dans l’acceptation d’autre part. Une sorte de sentiment que tout le monde était finalement infantilisé au nom de la distance à mettre entre les soignants et les soignés (ma fille bien sûr mais aussi ses proches) et j’ai vécu cela comme une impossibilité institutionnelle à proposer un autre modèle de soins, ce qui a généré chez moi beaucoup  d’ambivalence et d’ambiguïté pendant à peu près deux ans.

Comment tu situais-tu face à cela ?

J’ai été très en colère et désespérée par ce que je considérais comme inhumain mais malgré cela, je n’ai jamais accepté les transgressions de ma fille. Je ne comprenais pas forcément comment allait évoluer la maladie ni quel rôle exact allait jouer le protocole de soins, mais malgré ma colère je conservais quelque part dans la tête ma confiance envers les soignants, sans doute aussi parce que je me sentais dépassée par la réalité.

Qu’est-ce qui t’a aidé, toi aussi, à traverser cette période ?

Ce qui m’a aidé c’est, bien sûr, pendant toutes ces années, même quand je ne comprenais encore pas grand chose au cataclysme, c’est la détermination d’une mère à ce que son enfant vive. C’est également le souci permanent de ne pas être trop défaillante pour mes autres enfants, notamment sa sœur qui a eu une adolescence que je qualifierais de « sacrifiée » , même si j’ai bien conscience que l’angoisse suscitée par la maladie de ma fille m’a absorbée pendant très longtemps.

Je ne connaissais pas l’anorexie mais j’ai immédiatement été alertée par les premiers propos du psychiatre « ce sera long ». Je n’arrivais bien sûr pas à mesurer concrètement ce qu’il avait passé comme message, mais j’ai instinctivement senti le besoin d’être accompagnée. J’ai démarré une analyse immédiatement (j’avais déjà été en thérapie pendant plusieurs années suite à une grave dépression) car j’avais bien compris que si ma fille portait l’anorexie, sa pathologie interrogeait l’ensemble du groupe familial et ses interactions. Ce qui m’a le plus aidé a été de comprendre en analyse comment j’avais inconsciemment tricoté avec ma fille une difficulté de séparation dont elle avait été la principale « victime » parce que la plus jeune mais avec l’ensemble de mes enfants également. La compréhension de la transmission de mes propres peurs d’abandon a été une étape décisive dans mon analyse qui m’a peu à peu permis d’accompagner beaucoup plus efficacement et sereinement. J’ai peu à peu gagné en confiance, en détermination à aider ma fille à sortir de là, à croire que c’était possible, à prendre part à une action judiciaire initiée par l’hôpital qui a contraint le père à s’en aller avec notre « aide ».

Et aujourd’hui, avec ces années de recul, que gardes-tu de ton expérience comme proche ayant connu quelqu’un ayant des TCA ?

Je garde de cette expérience que je qualifierais plutôt de drame individuel pour chacun d’entre nous mais aussi collectif, un sentiment double : celui d’une période très longue où nous avons été en quelque sorte coupés du monde, avec la guérison de ma fille comme objectif quasi unique (et les dégâts collatéraux qui vont avec). Si je n’analyse que les faits, je suis encore très triste de l’épreuve qu’ont vécue ma fille et sa sœur notamment, à l’âge de la légèreté et d’une forme d’insouciance. Je crois que l’anorexie a été la fin de l’insouciance, par la prise de  conscience de la souffrance extrême et de la mort possible. Mais je ressens également beaucoup de fierté que nous ayons ensemble réussi à devenir autre, à comprendre, à accepter, à accompagner et finalement à vivre mieux. Je dirais que nous avons pris le taureau par les cornes et avons terrassé le dragon !

Un dernier mot à ajouter ?

C’est assez difficile  à penser et plus encore à écrire, tant il y a eu de souffrance, mais l’expérience des TCA a été, je crois, libératrice et a ouvert la voie vers des mieux-être. Je pense que la capacité de recul, l’intelligence individuelle et collective ont joué des rôles importants dans notre appréhension de la réalité et ont permis de remettre au centre l’amour maternel et fraternel, un peu nettoyés de leurs névroses originelles ! Mais il reste un peu de travail !

Vous pouvez retrouver sur ce lien le témoignage de Chloé, soeur de cette jeune femme et fille de Françoise.

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